Jusqu'à hier, j'étais myope. La simple écriture de cette phrase me donne des palpitations d'excitation. Pour ceux que ça intéresse, vivez ma vie d'ex-miro.

Je suis myope depuis l'école primaire, ce qui signifie qu'à peu près aussi loin que portent mes souvenirs, j'ai toujours porté des lunettes.

Ma myopie pouvait être qualifiée d'« assez forte » (environ -6 et -5). À ceux qui ont la chance d'avoir de bons yeux, je vais essayer de faire comprendre ce que ça signifie.

Sans vous assommer de détails techniques, la myopie est une déformation de l'œil qui fait que l'on ne peut voir net que de près. Tout ce qui s'éloigne de plus de quelques centimètres se transforme en un brouillard de couleurs indistinctes.

Avec une telle myopie, on peut lire un bouquin en collant les pages à 20 centimètres de son nez. À 30 centimètres, les lettres deviennent indistinctes. À bout de bras, le livre lui-même ne représente plus qu'un vague flou blanchâtre.

Voici quelques photos floutée pour vous permettre de voir grosso-modo le monde comme je le voyais sans binocles. Cliquez sur l'image pour voir la version nette.

des couleurs floues
des couleurs floues

Avec une aussi forte myopie, il est tout bonnement impossible de vivre sans un dispositif de correction de la vision. Sans lunettes, impossible de lire, de regarder un film, de conduire, de travailler. Impossible de reconnaître quelqu'un à plus d'un mètre de distance. Impossible de savoir si la personne à qui vous parlez vous regarde vraiment ni quelles sont ses expressions. Impossible de lire un panneau indicateur quel qu'il soit.

Robert de Miro

Par conséquent, lunettes. Qui n'a jamais porté de binocles peut-il vraiment comprendre la relation qui lie un myope à sa paire de lorgnons ? Là encore, je vais essayer de vous le faire comprendre.

Imaginez un handicap qui vous empêche de vivre normalement. Imaginez maintenant un simple objet qui corrige ce handicap. Tout ce que vous avez à faire, c'est le porter sur le bout de votre nez partout, tout le temps, sans jamais vous en défaire, pas une seule minute. De toute votre vie éveillée, cet objet s'intercalera entre le monde et vous.

Les lunettes sont le dernier objet qu'on enlève pour les poser à côté de soi quand on se couche, et le premier qu'on attrape au réveil. L'expression « tenir à quelque chose comme à la prunelle de ses yeux » prend ici un sens littéral, votre paire de binocles est littéralement l'objet le plus précieux en votre possession. Plus qu'un objet, c'est une véritable extension de votre propre corps.

Quand quelque chose fait partie de vous d'une manière aussi symbiotique, vous apprenez à l'oublier. Passé l'inconfort des tous premiers jours, vous rejoignez le rang secret des porteurs de lunettes, une catégorie dont on reconnaît les membres à quelques signaux discrets mais inratables.

Par exemple, se frotter les tempes ou le haut du nez pour soulager la légère douleur occasionnée par le poids de la monture devient parfaitement naturel ; privilégier les tee-shirts en coton par rapport à d'autres matières devient un réflexe, tant il est vrai qu'il est difficile de nettoyer ses verres avec d'autres types de textiles ; et surtout, être un peu froussard sur les bords. Quand votre sens le plus important tient à un simple objet somme toute assez fragile, vous internalisez une certaine forme de vulnérabilité (sans sombrer dans le mauvais mélo non plus, hein !).

Au final, on vit très bien avec des lunettes. Toutefois, dans les semaines qui ont précédé l'opération, j'ai repris une vive conscience de tous les inconvénients provoqués par le port de lorgnons. En voici quelques uns, peut-être que ça vous fera rire un peu.

Juliette Binocles

Quand les verres sont sales.

La légère douleur aux tempes et sur le nez occasionnée par le poids de la monture.

Sortir quand il pleut. Toujours pas d'essuie-glaces pour binocles.

Quand les verres sont sales et que tu n'as pas le bon tissu pour les essuyer.

Quand il faut froid et que tu rentres dans une pièce chauffée, un nuage de buée couvre instantanément tes verres et ne se dissipera pas avant plusieurs minutes.

Quand les verres sont sales, que la séance de cinéma va commencer et que cette foutue trace de gras ne veux pas partir.

Quand tu as posé tes lunettes et que, étant totalement dans le flou, tu n'arrives pas à les retrouver.

Quand tu prends ta douche et que la buée t'empêche de voir quoi que ce soit pendant plusieurs minutes.

Quand tu ne peux pas pratiquer une discipline qui implique de bien voir et d'occasionnellement te faire toucher le visage, e.g un art martial.

Quand tes verres sont sales alors que tu es en train de conduire.

Quand tu veux prendre une photo et que tu t'enfonces les verres dans l'œil, t'obligeant à les nettoyer à chaque fois.

Quand tu ne peux pas prendre de photo l'été parce que tu portes des lunettes solaires de vue (i.e des lunettes de Soleil corrigées à ta vision).

Quand les verres sont sales alors que tu viens de les essuyer ça ne fait même pas 5 minutes crénom de nom de piano à queue !

Quand tu sors avec tes solaires de vue, oublies tes lunettes normales, rentres dans un commerce et doit garder ta paire de Soleil comme un gland parce que tu ne verrais plus rien sinon.

Quand tu es en voyage à l'autre bout du monde et que tu sais que tu es dans une véritable merde noire si tu paumes ou casses ta paire.

Quand. Cette. Foutue. Trace. Ne. Veut. Pas. Partir. Rhaaaaa !

Quand tu veux t'adonner à des activités qui se pratiquent souvent dans un lit mais n'impliquent pas nécessairement de fermer les yeux.

Quand ton visage est distordu parce que les verres font paraître tes yeux plus petits.

Quand une quelconque bébête volante se coince entre ton œil et le verre.

Quand tu veux aller à la piscine.

Quand tu enlèves ton pull en ayant omis d'ôter ta paire avant et que tu te retrouves complètement empêtré, les bras emmêlés, une branche qui te rentre dans l'œil et l'autre dans une narine.

Quand tu te réveilles la nuit et que tu ne peux pas lire l'heure sur le réveil.

Allez, il y a aussi quelques avantages à porter des lunettes. J'en distingue principalement deux.

On ne peut pas te taper si j'en crois Sempé et son personnage Agnan (je ne peux pas confirmer, l'occasion cas ne s'est jamais présentée).

Quand quelqu'un râle à propos de quelque chose, tu peux t'approcher, ôter théâtralement tes lunettes, regarder dans le vide d'un air sérieux et prononcer d'une voix sentencieuse « je ne vois pas le problème » (rétrospectivement, je regrette de ne pas avoir profité plus souvent de cet avantage).

Audrey Taupe-tou

Quelques nuages embrassant le plateau du Caroux.

Bref, je ne sais plus ce qui m'a décidé à franchir le pas mais j'ai fini par prendre rendez-vous dans une clinique spécialisée. Je vous raconte comment ça se passe ?

Le premier rendez-vous a deux objectifs. D'abord, mesurer précisément ton niveau de myopie et les caractéristiques de tes yeux pour préparer l'opération, et surtout vérifier si l'opération est possible.

En effet, en fonction de multiples critères techniques dont honnêtement on se soucie autant que de la couleur des chaussettes du père Noël, certaines personnes seront opérables ou pas. Notez également qu'il existe différentes techniques d'opération, certaines étant plus ou moins invasives et nécessitant un temps de convalescence plus ou moins long.

Tu te pointes dans un endroit plutôt chicos (dans mon esprit, un endroit gagne le qualificatif de « chicos » dés qu'il y a une machine nespresso dans la salle d'attente) pour être pris en charge par un technicien qui te feras regarder dans un paquet de machines à l'aspect très onéreux alors que leur seule utilité semble être d'afficher de petites montgolfières colorées.

C'est marrant comme, dés qu'on te parle d'« examen », tes vieux réflexes universitaires remontent à la surface. « Je vais lui montrer, moi, comme j'arrive à lire ses lettres. A. D. B. C. F. K. Facile. »

Passée cette session (que tu te sens pathétiquement fier d'avoir « réussi »), le verdict tombe. Chance, je suis éligible à la méthode Lasik, qui semble être la technique la plus récente, fiable, sécurisée, mais aussi la plus chère…

La poche alourdie par un devis somme toute honorable, il ne te reste plus qu'à fixer un rendez-vous pour l'opération proprement dite. J'ai été très étonné de constater qu'il n'y avait pas de file d'attente démesurée et qu'en une dizaine de jour, l'affaire était menée. Juste le temps pour toi de réfléchir à la meilleure façon d'annoncer la nouvelle à ton livret A.

Les jours qui suivent voient deux sentiments grandir et se renforcer. D'abord, une exaspération grandissante vis à vis de ces lunettes que tu ne peux plus supporter maintenant que tu vas enfin t'en débarrasser. Ensuite, une espèce d'excitation à l'idée d'être bientôt un homme neuf. Étant doué d'une formidable faculté à écarter de mon esprit des trucs pourtant vachement importants, j'ai eu la chance de ne pas trop subir de stress lié à l'angoisse pré-opératoire.

Viens le jour fatidique. Tu te pointes dans la même clinique et après quelques minutes d'attente, on te conduit à un vestiaire où t'attendront le contenu de tes poches et… tes lunettes, que tu enlèves donc pour la toute dernière fois. On te fait enfiler un pyjama opératoire ridicule et je suis à peu près certain qu'on te prends en photo discrètement pour pouvoir te faire chanter si tu décides ultérieurement de ne pas payer. Puis, tu subis une séance de relaxation en vue de te préparer à l'opération, ce qui n'est pas du luxe. Au moment ou le technicien débarque enfin pour te conduire au bloc, tu passes en 7,5 secondes de l'état de zénitude absolue à celui qu'on qualifiera pudiquement de « légèrement tendu ».

« Si vous croyez que je vais vous laisser me charcuter, vous vous foutez le doigt dans mon œil !
— …
— …
soupir »

L'opération se déroule en deux parties, qui feront intervenir deux lasers différents (multiplié par le nombre d'yeux, c'est à dire en théorie à peu près deux).

La première étape consiste simplement à te découper les yeux et la suite ne… QUOI OH PAR SAINTE GERTRUDE TE DÉCOUPER LES YEUX NONNOONON LAISSEZ MOI SORTIR PITIÉ J'AI OUBLIÉ D'ÉTEINDRE MA BOUILLOIRE NONNONONONONN ARGARGARG !@!😱😱😱😱

Restons calme, donc.

La première étape consiste à « découper » un petit volet dans ta cornée. Il n'y a pas vraiment de « découpe » proprement dite. En fait, un laser piloté par la magie un ordinateur va réaliser des milliers de micro-trous avec une précision confondante à quelques microns de la surface de ton œil. Ces micro-trous permettront ensuite au chirurgien de rabattre ce bout de cornée vers l'extérieur pour dégager la voie au second laser.

Lasik Femtosegundo
C'est l'illustration la moins dégueulasse que j'ai pu trouver.

En pratique, tu es allongé sur un lit, la tête bien calée, une couverture sur les jambes avec un chocolat chaud. Après t'avoir anesthésié les yeux au moyen de simples gouttes, on te place un écarteur de paupières, puis un espèce de gros machin qui t'écrase l'œil, un peu comme si tu regardais dans un télescope et que pour je ne sais quelle raison idiote tu décidais t'appuyer très fort dessus.

On te fait bien comprendre que tu dois fixer la lumière qui te surplombe sans bouger d'un millimètre puisque bien évidemment, il est impossible de t'immobiliser l'œil. Pour comprendre la sensation, je vous encourage à tester d'expérience suivante : allez dans un supermarché pour acheter la lampe torche la plus puissante que vous puissiez trouver, puis enfoncez-vous la dans l'œil, et tâchez de rester immobiles (et dignes) pendant à peu près quinze secondes (en vérité, ne faites pas l'expérience, c'est un coup à chopper une infection).

Au bout de quelques secondes, la lumière disparait, la pression s'envole : c'est fini. La découpe en elle-même ne provoque aucune sensation, pas même un léger chatouillement.

Une fois les deux yeux traités, on te conduit dans une deuxième salle ou derechef tu devra t'allonger et rester sans bouger pendant qu'on te charcute les yeuxNONNOONONO J'AI CHANGÉ D'AVIS MAMAN OH REGARDEZ DERRIÈRE VOUS UN SINGE À TROIS TÊTES LAISSEZ MOI SORTIR PROMIS JE SERAI SAGE NONONONONO 😱😱😱😱

Bref.

Un œil après l'autre, le chirurgien, assisté d'une infirmière et d'un technicien (clichééééééés…) va écarter le petit rabat préalablement découpé pour faire la place au laser. En pratique, on te pose un nouvel écarteur et tu vois des espèces de machins flous qui ont l'air de te toucher l'œil mais tu ne le sens pas directement puisque ledit globe oculaire est toujours anesthésié.

Quelques minutes de tripotage (je ne suis pas certain de la véritable fonction de cette étape) durant lesquelles l'équipe se raconte son week-end ou commente le déroulement de l'opération (Allô !? Je suis là !) sont nécessaires. Puis, on te demande de fixer un petit point rouge qui clignote, et au moment ou le volet cornéen est soulevé (encore une fois, aucune sensation) ta vision devient floue (je veux dire, encore plus floue qu'avant). Pendant 30 à 40 secondes, le laser remodèle ton œil en… le faisant brûler ? La lumière clignote, un bruit atroce se fait entendre et paraît-il une odeur de cochon grillé s'élève (« je me taperais bien une petite côtelette », doit penser le chirurgien). Tu ne sens rien, rien de rien, si ce n'est la profonde volonté d'être n'importe où ailleurs.

Passée cette étape, vient une nouvelle phase de tripotage ou tu sens qu'on replace avec beaucoup de précision ton volet cornéen et… hop ! c'est fini ! Allez, c'était sympa, je vous laisse… pardon ? L'autre œil ? ATTRAPEZ-LE IL S'ÉCHAPPE TENEZ-LE JANINE AH LE PETIT CON IL M'A PÉTÉ L'ORTEIL MAIS MAÎTRISEZ-LE ENFIN👊✊👊…

Bref… Rebolote pour l'autre œil.

Dés que l'opération est terminée, avant même de te lever, on te fait enfiler une paire de grosses lunettes de soleil. C'est parce que dorénavant, tu vas faire parti des cool kids et qu'il faut assumer. Ou alors, c'est pour t'éviter de te toucher les yeux. Parce que les petits volets cornéens qu'on a découpé plus tôt, pour le moment, ils sont simplement posés là, et si tu touches ton œil, et bien ils vont se barrer et tu vas mourir dans d'atroces souffrances (c'est ce qu'on m'a expliqué).

En sortant du bloc, tu réalises que ta vision a changé mais il faut du temps avant que tes yeux ne cicatrisent. Pour l'instant, tu vois un peu comme si tu avais passé la semaine au fond d'une piscine de chlore (c'est à dire, « pas très bien »).

Enfin, vient le pire moment de la journée, celui de régler la note (ouch). Pour ceux qui se posent des questions, le montant de la facture s'élevait à 2800€, ce qui est à la fois beaucoup et pas beaucoup, je vous laisse juger.

« Je ne comprends pas, on m'avait pourtant bien dit que j'allais être opéré… à l'œil !
— …
— …
soupir »

Il te reste à rentrer chez toi et à te foutre des hectolitres de gouttes dans les yeux tous les quarts d'heure.

Gérard de Bigleux

Diagnostique post-opératoire. Le matin suivant l'opération, ma vision était encore un peu floue mais j'ai pu surfer sur twitter à peu près normalement. Le soir même, j'avais graduellement retrouvé une acuité visuelle de 10/10, même s'il faudra quasiment un mois pour que la cicatrisation se fasse complètement et que j'obtienne ma vision définitive. En attendant, quelques effets visuels résiduels existent, je vois par exemple des halos autour des sources de lumière et je suis encore incapable de conduire de nuit (du coup, c'est moi qui ai le droit de picoler en soirée !). C'est vraiment la même sensation qu'en sortant d'une piscine chlorée.

Un sentier de bois sur le Caroux.

Pendant quelques jours, je dois éviter absolument tout contact avec mes yeux. Le premier matin, j'ai pris ma douche avec les fameuses lunettes de soleil, et je ne crois pas avoir déjà fait quelque chose d'aussi cool (j'envisage de conserver cette habitude). Pendant trois nuits, je dois dormir avec des coques de protection qu'il faut faire tenir avec des kilomètres de sparadrap ce qui, j'en ai peur, nuit légèrement à mon sex-appeal (mais ma douce m'affirme que non).

Je sais bien que votre curiosité toute scientifique vous pousse à demander une photo mais la réponse est non.

N'insistez pas.

Puisque que je vous dis non !

Bon, mais vite fait, alors…

Défense de rire !

Je suis privé de sport pendant un mois.

J'ai de grosse traces rouges à l'endroit de la découpe dans le blanc des yeux, ce que je mets à profit pour terroriser les gamins du quartier (haha).

Toutes les cinq minutes, mes doigts se referment sur le vide occupé jusque là par mes montures lorsque j'essaye machinalement de les remettre à leur place.

Et la douleur ?

Le seul moment douloureux de toute l'opération se révèle être celui de la signature des chèques. J'ai bien senti un assez fort picotement pendant deux heures une fois l'anesthésie estompée, mais rien qui ne dépasse l'impression de découper une demi-douzaine d'oignons, même pas de quoi avaler un efferalgan.

L'opération en elle-même, si elle est très inconfortable, n'est pas douloureuse non plus. D'ailleurs, il est étonnant de constater à quel point une situation non douloureuse peut-être inconfortable.

Au final, tout cela s'est déroulé sans tambours ni trompettes, sans trop d'attente, sans plus de cérémonies qu'un bête rendez-vous chez le dentiste.

Je ne suis plus myope.